Art et interactivité
La chronique de Margot
Chronique N°4


Margot est plasticienne, critique et langue de vipère hors pair. Sa chronique d'art contemporain + Internet est publiée de façon aléatoire sur ce site.
margoldfinger@noos.fr
http://margoldfinger.free.fr

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Bonjour à tous-tes!

L'autre jour, dans un vernissage, un inconnu m'a fourré un papier dans la main, format A4, noir et blanc, semblant présenter des statistiques sous forme de diagrammes et camemberts grisés. J'y ai à peine jeté un œil avant de l'enfouir dans les abysses de mon baise-en-ville et l'y ai oublié au profit de quelques kirs d'usage.

Ce dimanche, à la faveur d'une recherche effrénée d'un paquet de clopes improbable, j'ai retrouvé ledit papier et l'ai trouvé nettement plus intéressant :

50 % satisfaits de la réalité !

Vous êtes sceptiques? Vous ne le pourrez plus! Grâce à l'artiste Edouard Boyer, nous allons enfin savoir de quoi il retourne : oui ou non sommes nous satisfaits de tout ce qui nous entoure, de tout ce que nous croyons percevoir? Une étude de terrain, des critères éprouvés, une méthode directement inspirée des plus grands instituts américains!

Edouard Boyer est allé au devant des gens, en janvier 2001, à Bordeaux, plus particulièrement auprès d'un échantillon représentatif de la population de 225 personnes et leur a soumis deux questionnaires (et là, observez bien la manipe):

 

 
 
Sondage 1 :
6 réponses possibles =
58 % satisfaits de la réalité
Sondage 2 :
4 réponses possibles =
50% satisfaits de la réalité
De la réalité, diriez-vous que vous êtes :

Très satisfait

6%

 

Satisfait

20%

Satisfait

25%

 

Assez satisfait

30%

Moyennement satisfait

27%

 

Assez peu satisfait

32%

Moyennement critique

11%

 

Pas du tout satisfait

18%

Critique

20%

     

Très critique

11%

     

Je ne sais pas pour vous, mais moi ça me fait vraiment sourire qu'on arrive à un résultat de 50/50 !
Je vous laisse apprécier la lecture des segmentations…et vous situer; mais attention, ce sont des bordelais qui ont répondu! Je n'en dirai pas plus…

Quand l'œuvre d'art est un sondage qui interroge sur le réel, l'interactivité artistique flirte lourdement avec le social. C'est d'ailleurs exactement la théorie que développe John Dewey, un grand théoricien américain du début du XXème qu'incroyablement on a jamais traduit en français…Selon lui, l'expérience esthétique la plus forte, c'est celle qui unit les hommes dans un acte créatif vers un but commun. Bon, alors c'est très marxisant et tout, mais c'est assez euphorisant, quand même; il parle des chants de travail, de l'édification des pyramides ou des temples greco-romains, tout ça dans la joie et le sentiment d'œuvrer pour le Beau-le Bon-le Bien en évitant sa dimension élitiste européenne.

Cette œuvre est intéressante sur plusieurs plans : en nous informant sur notre position quant à la réalité elle appartient au champ de l'art sociologique, et utilise ses méthodes. Elle demeure poétique malgré ses outils, en questionnant nos frustrations face à l'immuable, comme si se plaindre de la réalité allait y changer quelque chose. Elle est vaine en ce sens, mais très riche de contenu : qui sont donc ces mystérieux personnages comblés par leur réalité, ces 6% de bordelais béats? Faisait-il beau ce jour de janvier, ou le froid rendit-il maussades et pas du tout satifaits 18% de passants interrogés?

Si comme à moi l'idée même de ce sondage vous plaît, vous pouvez aller faire un tour sur une autre expérience d'Edouard Boyer, sa Biographie en ligne.

Sur ce site, E.Boyer répond aux demandes des internautes, aux propositions de vie qu'ils lui soumettent. Il répond par une image dès qu'il peut accomplir l'action, pose un "j'y pense" près des actions en stand-by. Les demandes sont variées, les réponses souvent décalées et amusantes. Des rendez-vous lui sont fixés, des services demandés, des pèlerinages effectués par procuration…

En plus, ça à vraiment l'air d'être un garçon fort sympathique; je cite :

"BIO-TAXE
Edouard Boyer cherche à établir entre une entreprise et lui-même, une relation contractuelle et ludique qui s'affranchisse du système de production ou de prestation rétribuée, pour développer les bases d'une économie de bio-assistance. Ainsi l'entreprise s'engage à verser une taxe de 0,5 % de son chiffre d'affaire à l'individu Edouard Boyer à seule fin de "vivre sa vie", sans contrepartie de travail ou de service. L'artiste n'est pas considéré comme une force de travail, mais davantage comme une force de vie.

Il y a de l'idée, non?

A la prochaine!

Margoldfinger


 
 

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© Margoldfinger / spacecho.com Sept. 2001