NICOLAS
CRUEL
"Chemises hawaïennes, skaï noir et polyamide
violet ne suffisent pas à décrire ce groupe plein d'énergie qui
attira vite les trois quart de la salle grâce à un chanteur au
jeu hystérique, à d'excellents musiciens et à un rock particulièrement
solide." Rock Hebdo juin 1978.
En 1977, tous les éléments sont
là pour donner un véritable groupe de rock à Brest. Mais il faut
remonter au début des années soixante-dix pour comprendre la portée
d'une formation comme Nicolas Cruel.
Vers 1972, Vert est l'un des premiers groupes de folk-rock de
la région. Formé de DD Grall, Gilles Dinner et Philippe Podeur,
ils utilisent le circuit des cabarets pour pouvoir jouer et non
celui des bals. Pratiquant une musique travaillée, sans batterie,
basée sur des harmonies vocales et des chorus de guitares, Vert
reprend les standards de Bob Dylan, Crosby, Stills & Nash…
En juin 1976, l'Eléphant Rose apparaît plus
électrique, jouant avec un minimum de moyens dans des petites strucutres
(bars, MJC..), un répertoire composé essentiellement de rock et
de blues ( JJ Cale, Brownie Mac Ghee, Tom Petty..). On retrouve
DD Grall, entouré cette fois de Chris Georgelin et François Daniel.
Parallèlement, tous trois font également parti de Kerrango Express
en 1975, le groupe de Gérard Ducos. Ils rencontrent , cette même
année, Yves Andréo, plus connu sous le diminutif d'Iffic. Jeune
étudiant en anglais de 21 ans, il impressionne par sa maturité vocale
et sa manière bien à lui d'appréhender la scène. On peut le comparer
sans exagérer à une sorte d'Iggy Pop français. Il se fait appeler
Felix Baghera et adore la viande pour chat.
L'Eléphant
Rose décide de se rebaptiser "Nicolas Cruel" en octobre 1977, lorsque
Ronan Cudenec est engagé comme batteur. C'est vers le rock sous
haute énergie que le groupe veut désormais aller. Jean Moul complète
l'équipe en devenant manager. Le groupe travaille dans son local
de Logona-Daoulas, au rythme effréné de cinq répétitions par semaine,
et ce pendant deux ans (sans compter les concerts). Il veulent réussir
quelque chose que personne n'a vraiment tenté ici : créer sa propre
musique et donner le maximum, tout le temps. Jean-louis Colleter
devient le clavier du groupe qui améliore considérablement son envergure
et devient rapidement la meilleure formation que Brest ait connu.
Nicolas Cruel est à la fois le groupe le
plus mythique et le plus oublié du rock brestois, car aucun 45 tours
ou album n'est venu témoigner de cette formidable expérience réunissant
une partie des meilleurs musiciens locaux des années soixante-dix.
Les concerts permettent de voir un groupe
en devenir, formidablement bien soudé derrière Iffic, qui donne
l'image d'une panthère passant son temps entortillé autour du pied
de micro. Le public est assailli par des vagues successives d'énergie
brute, d'un tempo sec et précis, et du jeu hystérique du chanteur.
Le répertoire du début est surtout composé de reprises (Mink De
Ville, Graham Parker) mais très vite des compositions apparaissent.
Tous les textes sont écris par Iffic: "J'ai commencé à écrire
en anglais que je préfère de beaucoup…mais le public se sent beaucoup
plus concerné par un groupe qui chante en français…..A la rigueur,
les textes, j'en ai rien à foutre. Ce qui m'intéresse, c'est de
chanter, pas de dire quelque chose. Ca se passe à un niveau organique,
pas intellectuel. Quand je chante, pour moi, ce n'est pas une langue
mais des mots qui swinguent." Felix Baghera, Rock Hebdo, juin78.
Jean
Moul décide de faire tourner les Damned à Brest, uniquement pour
faire passer Nicolas Cruel en première partie. C'est donc au printemps
1978 qu'a lieu ce concert mythique, salle Cerdan. Captain Sensible
passe tout le concert à se cracher dessus et les Damned finissent
par lâcher des bombes lacrymogènes dans le public, faisant fuir
tout le monde à vitesse grand V. Ne parlons pas du café-restaurant
Le Paris, place Sanquer, qui eut l'immense privilège de recevoir
les deux groupes à leur table. Les tenanciers ont failli tirer à
vu sur tous les punks qui se présentaient par la suite devant eux…
Cependant, pour Nicolas Cruel, le bilan est plus que positif.
C'est dans la même optique qu'est organisée la venue de Téléphone
à l'Auditorium. Ces derniers sont sidérés de la prestation du groupe
et proposent à Nicolas Cruel d'ouvrir à plusieurs reprises pour
eux. Le management de Téléphone leur trouve des dates et des adresses.
Leur musique atteint un niveau et une intensité incroyable sur scène.
Ils jouent partout où c'est possible malgré le manque cruel de moyens
dont ils disposent, allant même jusqu'à tourner dans les dépôts
de l'armée, entourés sur scène par les flics maritimes.
Michel
Appriou prend en charge les photos du groupe ainsi que la sonorisation.
Jean Moul, avec Charpy et Dumoné, organise un mini-festival salle
Cerdan avec les groupes français les plus intéressants de l'époque
: Bijou, Trans Europe Express, Ganafoul, Bracos Band et bien sûr
Nicolas Cruel. Le groupe commence à être connu en dehors de la région.
En 1979, une tournée les menant de Toulouse à Paris permet d'asseoir
encore plus leur réputation.
Ils sont en pleine ascension et l'idée d'un album
se précise rapidement. Mais, en mai 1979, Iffic prend tout le monde
de court en quittant précipitamment la fin d'une tournée en région
parisienne. A Béthencourt, il laisse un mot d'excuses et rentre
à Brest, laissant le groupe assurer sans lui une date le soir même.
François Daniel assure le chant au pied levé (ils sont bien obligés
car ils n'ont plus un sou pour mettre de l'essence dans le fourgon).
Iffic n'a sans doute pas supporté les pressions diverses et est
retourné à ses études. Il quitte Brest pour Cambridge jusqu'en 1982.
Il conseille aux autres d'engager Nicolas Rastoul.
Celui-ci a fondé deux
ans auparavant l'un des premiers groupes punk brestois, les Bannis.
Un son très brut et direct, influencé par les Damned et Bijou. La
musique des Bannis est spontanée, mélodique et en français. Le groupe
se sépare lorsque Nicolas va remplacer Iffic.
Mais
quelque chose est cassé. Après quelques semaines de répétitions
et une première de Au Bonheur Des Dames à Rennes, Dédé Grall et
Jean Moul partent former Mr jean. Chris Georgelin et Ronan Cudenec
s'en vont eux aussi, lassés par les galères. A partir de là, c'est
donc une formation bien différente à tous points de vue, qui garde
néanmoins le nom de Nicolas Cruel. Cela entraîne d'ailleurs certaines
critiques. La musique évolue avec la mode, les années quatre-vingt
et la new-wave arrivant à grand pas. Seul François Daniel reste
à son poste et le groupe engage Jacques Pellen (guitare) et Michel
Durr (batterie). La musique évolue très vite, mais reste d'un très
bon niveau.
Pour leur passage au festival de la chanson à Rennes
en décembre 1979, la presse parle d'un " rock serré à faire chavirer
les cœurs tendres ". On est donc bien loin des frasques d'Iffic.
Un peu comme si les Stooges s'étaient transformés en Roxy Music.
En 1980, un 45 tour autoproduit est réalisé : " Interpol / Elle
Rêve D'Elle " . Leur rock laisse place à des influences new-wave
qui se confirment de plus en plus. La voix de Nicolas, grave et
chaleureuse, lui permet de jouer parfaitement dans le registre crooner.
Il reconnaît ses maîtres en David Bowie et Brian Ferry. Une longue
mèche châtain lui cache les yeux. Mais le groupe est instable et
se dissout. François Daniel devient un bassiste recherché sur la
scène rennaise et joue avec Ubik, Octobre puis sur deux albums d'Etienne
Daho. Aujourd'hui, il a repris les rênes du studio DB rebaptisé
Siam (et oui, comme la rue). Jacques Pellen s'éloigne du rock et
devient l'un des meilleurs guitaristes de jazz français.
Nicolas
déménage lui aussi à Rennes dans le courant de l'année. Il remonte
rapidement Nicolas Cruel avec de nouveaux musiciens. Désormais,
le groupe s'assimile à la scène rennaise. Le son des années quatre-vingt
prend une part prépondérante avec l'arrivée de Marc Balzer au sax,
Thierry Boulay et Christian Jeanne à la basse-batterie. Le groupe
joue beaucoup dans les bars et les MJC et commence à faire parler
de lui. A l'été 82, une tournée de plusieurs dates est organisée
au Portugal et un deuxième 45 tours est enregistré à leur retour
: " Annie Clic Clac / Un Minimum D'information ", qui marche bien.
Un clip est même tourné avec des moyens conséquents. Par rapport
à la scène française de l'époque, Nicolas Cruel n'a pas à pâlir
et se place parmi les groupes les plus intéressants. Ils passent
aux Transmusicales en décembre 1982.
Mais Nicolas revient à Brest et monte " Mauvaise
Rencontre " avec Patrice Manier (chant / guitare) et Claude Gorophal
(Complot Bronswick, future Splassh) au clavier. Le groupe repart
rapidement sur Rennes mais se dissout après quelques concerts. Nicolas
Rastoul vit aujourd'hui en Indonésie.
Ps
: le premier 45 tours du groupe est tellement introuvable que
je désespère de le trouver. Quelqu'un peut-il m'aider ?
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